Alan monte les escaliers de la tour dans laquelle se trouve la chambre des mariés. Une grande fenêtre ancienne surplombe directement le précipice, donnant une vue superbe sur l’horizon et les flots en contrebas.
Sans savoir exactement si c’est le manque de nourriture ou les émotions de la journée, il se masse la tête pour calmer le mal qui tambourine dans son crâne.
La porte derrière lui claque dans un tintement métallique. Dilayla se trouve là, appuyée contre la porte, comme pour faire barrage de son corps. D’une main malicieuse et sournoise, elle tourne la clé dans la serrure avant de glisser celle-ci dans le décolleté de sa robe de mariée. Après un clin d’œil, elle se dirige vers la salle d’eau en lançant à son époux :
– Je vais me préparer, mon chou… J’arrive très vite…
Il n’en faut pas plus à Alan pour saisir l’occasion au vol. Il prend une feuille de papier et s’installe au bureau, attrapant une plume et de l’encre. Il grave dans son esprit le visage de Milena et commence à lui adresser un poème qu’il prépare mûrement depuis leur dernière rencontre. En quelques vers, il lui exprime la nature de tous ses sentiments : la tristesse, le désespoir, mais aussi son seul et unique espoir : la revoir au plus vite.
Il conclut en prose :
« Je rêve de parcourir les océans avec toi, de te connaître et de t’aimer comme aucun homme ne l’a fait auparavant, de partager ton éternité, libres et unis l’un à l’autre. »
Prenant le coupe-papier, il s’entaille le doigt pour dessiner un cœur rouge de son propre sang. Il se sent faible et a le plus grand mal à se couper raisonnablement. Sa vue se brouille. La fatigue ou le désespoir le met à mal.
L’esprit quelque peu incrédule, il roule le parchemin et le place dans une bouteille qu’il a dissimulée lors du repas. Son cœur bat la chamade, comme si sa vie dépendait de son message. Il visse le bouchon aussi fort que possible. Alan se dirige vers la fenêtre, l’ouvre et, après avoir déposé un baiser sur le verre, lance la bouteille vers la mer avec l’intention la plus pure. Une bien étrange version de la bouteille à la mer…
Il prie silencieusement pour qu’elle ne s’écrase pas sur les rochers.
Mais il n’a guère le temps de regarder le résultat qu’une main le fait faire volte-face. Dilayla est devant lui, oppressante dans son corps presque nu, moulé dans un ensemble affriolant de lingerie en dentelle noire. Elle serre son visage contre le sien pour l’embrasser. Il la repousse aussitôt.
– Non, je ne veux pas…
Elle gifle Alan de toutes ses forces, le regard noir. Son sang ne fait qu’un tour devant le visage de la jeune femme, déformé par la folie.
– Rentre-toi ça dans le crâne : maintenant, on est mariés. Je vais faire de toi ce que je veux. De toute façon, tu es juste le dernier obstacle avant la plus belle acquisition commerciale de mes parents…
– Tu es complètement folle…
Dilayla éclate de rire et son regard semble plus inquiétant que jamais. D’un geste vif, elle attrape Alan par la gorge. Il essaie de se dégager, mais il ne parvient pas à rassembler ses forces. Elle prend le coupe-papier à portée de main et le lui plante avec force dans le bras.
S’avançant brutalement contre lui, elle enfonce sa lame plus loin dans les chairs. Elle étouffe le cri de douleur d’Alan en bâillonnant sa bouche avec sa main.
– Tu vois, tu es impuissant, tu vas faire tout ce que je veux ! Et si tu n’obéis pas, le prochain coup sera à un endroit bien plus douloureux…
Le jeune homme manque de tressaillir, fixant avec effroi le regard sadique de son bourreau légitimé. Elle le saisit à l’entrejambe et ajoute avec un plaisir sadique :
– Maintenant, mon mignon, l’héritier va être conçu ce soir et, si tu n’y mets pas du tien, je recommencerai. Encore. Et encore. Chaque nuit. Jusqu’à la fin de ta misérable existence… Tu as compris ?
– Plutôt crever. Tu ne m’obligeras à rien du tout… Je dénoncerai ce mariage ridicule, répond Alan, la bouche gênée par la main.
– C’est trop tard, mon chou. Tu vas ruiner ton père et puis… qui va-t-on croire, hein ? Le vilain Alan qui frappe sa femme et ne la juge pas assez bien pour lui, ou bien la pauvre petite fille de bonne famille ne voulant que le bonheur de son mari qui n’a plus toute sa tête ?
– Je ne suis pas fou, tout le monde le sait.
– Oh, crois-moi, quelques plantes bien choisies dans ta tasse de café tous les matins, mon cher mari, cela suffit à envoyer à l’asile même le plus sain des hommes !
– Je n’ai rien bu ce soir… et je ne boirai rien qui ne vienne de toi !
– Oh, mais je n’ai pas besoin de ça… Tu ne trouves pas que le seul plat que tu as avalé avait un arrière-goût, ce soir ?
Elle rit de plus belle. Alan sent ses forces l’abandonner. Mon Dieu, elle l’a drogué. Si son corps tient debout, sa volonté semble s’amoindrir de minute en minute.
Dilayla traîne sa poupée de chair vers le lit et l’y allonge. Elle le déshabille sans douceur. Alan est presque paralysé. Fuyant la réalité, il ferme les yeux et se plonge dans le silence. Il concentre toute sa force mentale sur Milena. Il ne la reverra sans doute jamais plus.
Des larmes chutent le long de ses joues, tandis que sa tortionnaire s’affaire sur lui, tenant son cou entre ses doigts. Il refuse de la regarder. Il n’est plus là. Son esprit semble flotter autour de son corps.
Il lâche une plainte et, dans son cœur, murmure son nom.
– Milena, aide-moi. Mer infinie, porte-moi secours.
Il renouvelle sa prière trois fois, comme un dernier soupçon d’espérance dans les paroles de la sirène. Et, alors qu’il se résigne en n’entendant rien que le bruit du lit, une mélopée s’élève au loin dans les airs…
