Alan tremble. Mais ce n’est pas le vent froid de la nuit qui le glace. Il n’a pas rêvé, il en est certain. Ses yeux ont bien vu une femme plonger dans le noir total et disparaître avec une aisance singulière vers les profondeurs. Comment est-ce possible ? Seul un fou oserait tenter de regagner la mer depuis cette grotte, sans visibilité ni équipement de plongée.
Le doute anime ses pas. Il n’est pas pressé de rentrer, mais il sait d’avance que son père sera furieux. Alan ne craint pas son père d’habitude, mais, depuis la mort de sa mère, il est devenu inquiétant. Il s’est mis à boire.
Marchant d’un pas triste, il sursaute à un cri lointain.
– ALAN !
La voix d’Erik Sivert porte. Il a l’habitude : il interpelle les pêcheurs, ces vaillants gaillards au fort caractère, avec ce même ton autoritaire.
Son père se dirige vers lui avec hâte et franchit abruptement les quelques mètres qui le séparent de son fils en lui saisissant puissamment le bras.
– Bon sang, Alan ! Où étais-tu ? Je t’ai cherché toute la soirée ! À quoi tu joues ?
Alan ne dit pas un mot. Erik s’énerve de son silence.
– J’ai été obligé d’inventer une excuse de toutes pièces pour justifier ton départ ! Je fais tout mon possible pour leur montrer que nous sommes une bonne famille bien éduquée ! Pour ton mariage !
– Oui, ton mariage ! Moi, je n’ai rien demandé ! Ils sont horribles, ces parents, cette fille ! Je les déteste !
Erik s’assombrit lorsque son fils lui répond. Il gronde.
– Je cherche à te donner un avenir, espèce d’idiot ingrat. De l’argent, de quoi être à l’abri du danger. Tu connais notre situation, tu sais que ce sera difficile ! Toi, tu es juste bon à peindre tes trucs, tu refuses de t’intéresser à l’entreprise. Tu es égoïste. On ne peut pas toujours faire ce que l’on veut dans la vie !
– Mère n’aurait jamais accepté que tu me maries de force à une femme que je n’aime pas. Elle aurait compris, elle.
Le veuf s’arrête brusquement de marcher, piqué au vif. Il décoche une gifle à son fils, décontenancé, qui tombe au sol. Alan masse sa joue. Erik est furieux, mais c’est la première fois qu’il frappe son fils. Il semble décontenancé par sa propre violence. L’alcool a petit à petit rongé son âme et il semble le découvrir amèrement.
Sans dire un mot ni s’excuser, de peur de perdre la face, il relève son fils et ils marchent tous deux dans un silence de mort jusqu’à la maison. Le repas est copieux, mais Alan ne touche pas à son assiette. Son père termine son pain et son fromage en fixant son fils. Père et fils ne se comprennent pas.
La mère d’Alan a succombé à une maladie quelques années auparavant. Erik et Alan se sont succédé à son chevet, l’accompagnant dans une longue agonie. Tandis que l’adolescent s’isolait de plus en plus dans ses mondes imaginaires, Erik a épousé en secondes noces la bouteille, en espérant que sa peine ne savait pas nager.
Depuis cette tragédie, l’épouse et mère ne sert plus ni d’intermédiaire ni de traductrice pour ces deux hommes venus chacun d’une planète différente. Alan tient bien plus de sa mère, qui lui a légué sa sensibilité artistique, son calme, sa grandeur d’âme et son humilité. Ainsi que ses yeux vert émeraude.
Si Erik acceptait le côté farfelu de son épouse, il refusait que son unique fils ne lui ressemble pas. Qu’un homme soit sensible et artiste, il ne pouvait le concevoir. Cela réveillait en lui la peur d’une vie d’incertitudes, trop éloignée du matériel et du legs familial que constituait son affaire.
Les deux hommes ne se saluent pas avant d’aller se coucher. Erik s’écroule devant le feu de la cheminée, une bouteille de whisky à la main. Alan, lui, part se coucher à l’étage. Sa chambre lui semble être une cellule de prison.
Il repense à l’expérience qu’il a vécue dans la grotte. La scène se rejoue inlassablement dans sa tête, lui retirant toute envie de dormir. Tournant et virant sous les draps, il finit par se lever et reprendre son sac.
Plus rien n’a d’importance. Il sait que, dès la semaine prochaine, il sera à jamais prisonnier de la vie d’une autre, alors il se décide à tenter le tout pour le tout. Passer plus de temps dans cette grotte avec l’espoir d’y recroiser cette créature est la seule pulsion qui anime son corps.
Il descend discrètement les marches de l’escalier et constate que son père est profondément assoupi, la bouteille vide roulant sur le sol.
Alan referme discrètement la porte derrière lui et s’engage d’un pas vif vers la plage.
