La nuit réduit terriblement la luminosité, mais Alan a très bonne mémoire. L’habitude et l’impatience guident ses pas agiles sur la falaise vers la grotte. Il entre et respire une fois encore cet air iodé pour relâcher un long soupir d’aise.
Il s’avance vers l’eau au fond de la grotte pour y braquer sa torche. Il n’y a rien. Malgré la peur qui le fait trembler, la déception donne un coup supplémentaire à son moral.
Alan plante la torche comme la veille, avant de se diriger vers la fresque. Il prend ses pinceaux, mais a le plus grand mal à se concentrer. Il corrige certaines choses, espérant que la présence se manifeste assez tôt.
Une heure plus tard, il entend un petit bruit étrange et sent de nouveau un regard posé sur lui. Contrairement à la dernière fois, il se retourne lentement, s’adressant à haute voix sans chercher à distinguer quoi que ce soit.
– Je sais que vous êtes là. S’il vous plaît, ne partez pas. Je ne vous veux aucun mal.
Il adopte la voix la plus douce possible. Il se rend toutefois compte que, s’il n’a aucune intention de nuire à cet être, il n’est pas certain que cela soit réciproque.
Il termine de se retourner pour se diriger lentement vers la torche. Quelque chose se tient derrière le gros rocher. Il ne peut rien distinguer, mais son instinct ne le trompe jamais.
Alors qu’il se prépare à prendre sa torche pour tourner autour du rocher, une voix cristalline le fait s’arrêter net.
– S’il te plaît, ne t’approche pas davantage.
Alan est saisi d’une étrange impression et obéit sans réfléchir. La voix qui résonne doucement dans la grotte est celle d’une femme. Elle est particulièrement belle, douce, sensible. Presque chantante.
Un long frisson parcourt l’échine d’Alan, qui répond en écartant les bras comme pour mieux montrer ses intentions pacifistes.
– D’accord, je ne bouge plus. Qui es-tu ?
Après quelques secondes d’hésitation, la jeune femme répond.
– Je m’appelle Milena.
Alan est rassuré par cette voix et s’assoit par terre en tailleur.
– Bonjour, Milena, je m’appelle Alan. Je suis ravi de te rencontrer.
– Alan…
Un silence s’installe de nouveau. Alan poursuit ses questions.
– Milena, était-ce toi la dernière fois ? Est-ce que tu viens souvent ici ?
La réponse arrive après une nouvelle hésitation.
– Oui. Mais tu n’étais pas censé me voir. Je viens souvent ici. J’aime te voir peindre.
Alan est touché par les paroles de sa mystérieuse interlocutrice.
– Je… eh bien, merci. Ce n’est pas grand-chose.
– Pour moi, c’est merveilleux.
– Tu… habites ici ? Depuis longtemps ?
– Oui. Je vis ici depuis très longtemps.
Alan hésite à poser la question qui lui brûle les lèvres : qui est-elle et surtout… qu’est-elle ? Comment une femme seule peut-elle vivre dans un tel endroit, sans nourriture ni présence humaine ? Pourtant, il n’ose pas assouvir sa curiosité, de peur de braquer son interlocutrice.
– Qu’est-ce que tu aimes faire, Milena ?
– J’aime nager. Et chanter. Oui, j’aime beaucoup chanter.
– Est-ce que je pourrais t’entendre… chanter ?
Milena hésite à nouveau.
– Seulement si tu me fais une promesse.
– Laquelle ?
– Tu dois résister à la tentation de t’approcher de moi.
Alan trouve cette promesse étrange. Mais il se laisse prendre au jeu.
– C’est promis.
Après un nouveau silence, une lente mélopée s’élève dans la grotte. Alan est immédiatement subjugué par ce qui parvient à ses oreilles. La voix de Milena est magnifique, la plus belle chose qu’il ait entendue. Sa voix est douce et puissante à la fois. Dans son corps, il sent une chaleur immense, une sorte de tendresse mâtinée d’un étrange désir charnel. Alors que la musique se poursuit pendant de longues minutes, Alan lutte contre son propre corps afin de ne pas avancer vers sa source. La curiosité le dévore.
Mais il résiste. Une promesse est une promesse. Et pour lui, cela a énormément de valeur.
Le chant cesse et Alan reprend ses esprits. Milena finit par parler de nouveau, d’une voix étonnée.
– Je te remercie d’avoir honoré ta promesse. Tu es le premier homme à l’avoir tenue.
Alan est quelque peu surpris par cette information.
– Tu as vu d’autres hommes ici ?
– Pas depuis longtemps.
– Tu serais partie si je m’étais approché de toi ?
– Non.
– … Qu’est-ce qui se serait passé ?
– J’aurais été obligée de te tuer.
