Le sang d’Alan se glace. Il décide de poser la question qui lui brûle les lèvres.
– Est-ce que tu es humaine ?
– À moitié seulement.
– Qu’est-ce que tu… es ?
– Je pensais que tu l’avais deviné.
– Tu es une sirène, c’est cela ?
– Oui.
Le cœur d’Alan s’emballe. Il n’aurait jamais cru de telles paroles auparavant, mais le chant de cette créature est totalement surnaturel. Et il ne doute pas un seul instant qu’elle lui dit la vérité.
– Ce qu’on dit sur vous est-il vrai ?
– En grande partie, oui.
– Alors… je devrais avoir peur de toi ?
– Peut-être. C’est à toi de voir.
La situation est presque surréaliste. Un homme normalement constitué serait parti en courant. Toutes les légendes sont unanimes, peu importe les cultures : les sirènes sont des prédatrices qui attirent par leur chant les marins perdus en mer afin de les dévorer.
Pourtant, Alan ne désire que rester. La curiosité et une certaine fatalité lui donnent le courage de ne pas fuir. Il se dit que la mort est peut-être préférable à la vie qui l’attend.
– Pourquoi moi ? Pourquoi m’épargnes-tu ?
– Parce que tu es différent. Ton art est unique. Tu as offert tes toiles à notre Mère sans rien attendre en retour. Cela fait longtemps que je t’observe. Normalement, les hommes sont attirés par notre chant et notre apparence. Mais ce n’est pas l’amour qui anime leur intérêt pour nous, c’est la luxure. Je sens que ton cœur est pur.
– Je ne sais pas si je mérite un tel intérêt. Je serai bientôt condamné à devoir épouser une femme que je n’aime pas et à renoncer à ma vie.
– Pour les sirènes, l’amour est sacré. C’est sa quête qui nous permet d’espérer quitter les océans pour vivre parmi les Hommes.
– À votre place, je ne chercherais pas à fouler cette terre, je préférerais parcourir les mers et les océans. La Nature ne connaît pas la cruauté, alors que les Hommes sont atroces entre eux.
Milena semble songeuse.
– Nous avons, nous aussi, nos légendes à votre sujet. On dit que la terre est infinie elle aussi, qu’il y a mille beautés à découvrir. Que nous pourrions marcher, avoir des corps de femmes, enfanter, connaître l’amour d’un homme et ne plus vivre éternellement dans la solitude des eaux.
– La terre est magnifique, oui, mais elle n’est pas respectée, pas plus que la mer. Et les Hommes sont la pire espèce sur Terre.
Milena rit et semble se retourner dans l’eau.
– Je ne me trompais pas à ton sujet, Alan. Tu es unique. J’aimerais que tu me contes toutes les beautés de ton monde.
Alan se prend au jeu et essaie de décrire, à la manière d’un poète, l’immensité des paysages, les rochers, le feu, les arbres, les animaux terrestres. Il s’essaie à l’exercice de longues heures sans s’arrêter. Milena ne l’interrompt jamais. Elle semble émerveillée par le récit du jeune homme.
– Milena, raconte-moi comment est ton monde. Ta vie.
La sirène commence la description des abîmes infinis du monde. Des mille merveilles sous-marines. La sensation de liberté, la capacité à nager dans toutes les mers du monde sans limites. Et, alors qu’elle termine cette description féérique, elle évoque d’une voix plus sombre la solitude, la cruauté des pêcheurs, l’ennui, une vie immortelle sans rêves ni aspirations. Car ce qui ne peut mourir ne peut pas réellement profiter des merveilles de ce monde.
Alan est bouleversé par ce récit, qu’il trouve à la fois inspirant et terrible. Il songe un instant. Puis Milena l’interrompt dans sa méditation.
– Je te remercie de m’avoir conté tout ça, Alan. Je pourrais t’écouter tous les jours de cette manière. J’espère que nous nous reverrons un jour.
– Tu dois t’en aller ? s’inquiète le jeune homme.
– Non, mais des hommes te cherchent. Ils seront bientôt là. Et leur cœur est envahi par la colère.
– Je…
Alan ne sait pas quoi lui répondre. Les larmes lui montent aux yeux.
– Pour te remercier, Alan, je veux te faire un cadeau.
Le jeune homme redresse la tête. De derrière le rocher apparaît une main, puis un bras, couverts d’une peau humaine. Une silhouette s’approche dans la lumière et Alan est médusé par ce spectacle.
Milena se tient devant lui. C’est une grande femme adulte, à laquelle on pourrait donner une vingtaine d’années. Elle est brune, ses longs cheveux noirs et lisses flottent dans les eaux derrière elle. Ses yeux sont comme des pierres précieuses, d’un bleu cristallin, lumineux et somptueux. Sans aucune pudeur, elle dévoile une poitrine délicate et fine, qui inspire le désir sans provocation. Ses lèvres fines sont voluptueuses.
À moitié plongée dans l’eau, elle ne dévoile que dans la pénombre une longue queue de poisson écailleuse ondulant derrière elle.
Elle lui lance un grand sourire et Alan ne peut dévier le regard. Il trouve Milena magnifique, mais s’interdit immédiatement toute envie charnelle qui lui semble inappropriée et nuisible au respect de cette fille de la mer.
– Je te remercie de me regarder avec la pureté de ton cœur. Je dois partir. Avec la peine au cœur.
– Est-ce que je te reverrai ? Ici ?
– Non, tu ne pourras pas revenir ici. Mais nous pourrons nous revoir.
– Comment le pourrais-je ? Les océans sont si grands et je ne peux y nager…
– Adresse tes prières à la mer et parle-lui avec ton cœur. Elle exaucera tes vœux et, quand l’obscurité saisira ton cœur, je serai là.
